9 avril 2009

Duncan Mac Le-Wade

 

« La famille d’un chef d’Etat ne rend 

pas service à ce dernier en se lançant 
dans un trafic qui heurte la conscience 
populaire, car le peuple, qui a faim et soif, 
qui vit dans les taudis, est quand même intelligent ».
A. Wade, août 1985

Les visiteurs libéraux qui ont rencontré le président de la République ces derniers jours nen reviennent pas. Pour ne pas le mettre en rage, ils évitent de prononcer un nom quon ne fait que chuchoter depuis au palais de la République, « Karim Nemess Wade ». Il fait partie, avec la Génération du concret, des « portés disparus » du petit lexique de la cour présidentielle. Ceux qui ont souffert de lautorité du fils du chef de lEtat ne sont plus obligés de dissimuler leur réjouissance. Ils sont contents de le voir échouer. Ils ricanent en étant certains quils ne seront pas punis. Et quand ils sont devant Abdoulaye Wade, ils lui délivrent le message que ses oreilles attendent : « Monsieur le président, il faut reprendre le parti en main! ». Ils savent maintenant que le vent vient de Thiès. En réalité, on ne peut jamais savoir. Tantôt cest la pluie qui a causé la perte de leur manger local, tantôt cest la sécheresse qui est la cause de leur détresse. Parfois, ces thuriféraires soutiennent, comme pris dans un brouillard, quil ne sest rien passé, quils sont vainqueurs dans lensemble du pays. Même après avoir perdu Dakar, Saint-Louis, Thiès, Louga, Diourbel, Pikine, Guédiawaye, Saint-Louis, Sedhiou et de nombreuses villes du pays, les libéraux soutiennent quils sont les vainqueurs. Le seul qui soit resté lucide et qui mesure la portée des dégâts causés est le président de la République. Il parle clairement de défaite électorale et avoue sa honte. Quand il a voulu rappeler Idrissa Seck, tous les experts de la Génération du concret lui ont promis une razzia à Thiès. Il a voulu reporter les élections, ils lont encore convaincu de sabstenir: « Tous les sondages, mêmes les plus pessimistes, indiquent que nous allons les battre partout ». Le seul que les sondages narrivaient pas à battre, cétait Robert Sagna. Il a été battu. 
On croyait la partie humiliante terminée avec le défilé du quatre avril boycotté par les chefs d
Etat de la sous-région. Mais la totale est tombée mercredi avec le démenti public du khalife général des mourides, après la sortie malheureuse du chef de lEtat sur les écoles françaises à Touba. Du jamais vu dans lhistoire de la République. Les journalistes ont écrit un peu partout que le marabout a démenti le ministre Kalidou Diallo. Mais ils oublient que ce nest pas Kalidou Diallo qui a menti ! Ou alors, il na pas menti le premier. Soyons justes avec lhistorien de la défunte « gécé ». Ou bien le président de la République a été abusé par son ministre, et cest grave. Ou bien il sest abusé tout seul, et cest encore plus grave. Mais si Kalidou sest permis une telle frivolité sur une question aussi sensible, cest quil sait que le mensonge na jamais dérangé Abdoulaye Wade. Son ministre des Affaires étrangères a déjà excellé dans ce domaine. Il a fait dire au chef de lEtat, dans un communiqué envoyé à toutes les agences de presse du monde, que le Hamas allait lui remettre en mains propres le soldat israélien Gilat Shalit. Cest le secret de sa longévité au poste. Depuis deux ans que nous attendons lavion spécial qui doit convoyer le précieux prisonnier, « léternel » ne sest pas ravisé. Il attend encore. Il était de tradition, dans cette jeune République, que le président de la République se garde de déclarations aussi farfelues, pour protéger « linstitution ». Mais le « journaliste » Abdoulaye Wade aime les scoops. Il ne sort jamais sans une nouvelle « rafraichissante », quitte à être démenti par la suite. 
Les journalistes qui s
y connaissent ont encore découvert, le soir du trois avril, à quel point le discours présidentiel a été coupé et recollé. Le chef de lEtat essaie un ton menaçant, se reprend, pique une colère inattendue, dit une chose, répète son contraire. Au bout de plusieurs heures, ses experts entament le « couper-coller ». Abdoulaye Wade lui-même découvre ce quil a dit effondré sur son fauteuil, en même temps que les téléspectateurs. On nous coupe la partie qui annonce la création dune vice-présidence de la République, on nous laisse la partie qui demande aux femmes de choisir entre le poste de vice-président et celui de Premier ministre. Le 31 décembre dernier, ses « conseillers » ont travaillé sur un discours de trois heures, coupant et découpant à souhait. Parfois, cest le chef de lEtat qui leur rend la tâche difficile, quand il demande lui-même une pause parce que son fond de teint lui fait ressembler à un « mort ». Son discours du quatre avril pouvait se résumer en ces mots : une vice-présidence pour sauver son pouvoir et un statut de chef de lopposition pour opposer Niasse et Tanor.
C
est une situation très préoccupante, puisquAbdoulaye Wade na pas encore entamé la moitié de son mandat. On ne peut pas parler de fin politique non plus, puisque « léternel » entend, à la fin de celui-ci, briguer un autre mandat, du moins dans lesprit de ceux qui pensent que le président nest pas mortel. A moins quil lui arrive ce qui arrive aux footballeurs qui jouent trop avec leur état-civil. La nature finit par les rappeler à lordre et les obliger à une retraite anticipée.
C
est pourquoi, quel que soit le bout par lequel on la prend, ce monocrate du quatrième âge connait une triste fin. Larrogant qui traitait son opposition de « fuyarde » se dit humilié. Il appelle à son secours son ancien collaborateur quil traitait de voleur. Les responsables du Pds dissocient maintenant le Pds dAbdoulaye Wade. Cest un coup de canif au rituel dadoration qui avait cours jusquici. Abdoulaye Wade veut sauver son fils, les responsables de son parti veulent se sauver. Abdoulaye Faye la martelé en des termes courageux, en soulignant que « maintenant, tout le monde sait qui pèse quoi ». Pour dire quil nest plus question que le Pds prenne le risque de perdre le pouvoir en voulant imposer Karim Wade et Doudou Wade contre tous les autres, alors quils navaient été daucun apport lors de la victoire de 2000. Le président de la République travaille maintenant au schéma le plus fièrement sorti de son intellect, un poste de vice-président. Idrissa Seck deviendrait vice-président, puis coopterait Karim Wade pour se présenter avec lui à la présidentielle de 2012. Mais malgré ses doctorats indénombrables, la réflexion nest pas le fort du Napoléon de Kébémer, on le sait. Quelle que soit lissue de ses cogitations cérébrales, il sera la victime ou de son fils ou dIdrissa Seck. 
SJD

26 mars 2009

Merci d’être ve-nu

« Karim, je dirai à ta mère  
que tu as bien travaillé » 
Abdoulaye WADE

Karim Wade envisageait tout, il n’envisageait pas la défaite. Quand il a fini son interview avec les journalistes du Groupe Futurs Médias, il avait la chose pliée. Il était parti manger des « sushis ». Ses félons du dixième étage de l’immeuble Tamarro se voyaient déjà « projetés » au sommet. Ils cochaient quelques ministères d’Etat laissés vacants pour récompenser des vainqueurs de dernière minute. Les moins ambitieux se voyaient déjà PDG en son royaume de karimland. Juste au moment d’embarquer dans l’ascenseur, ils ont fait cette révélation aux journalistes, eux-mêmes abasourdis : « hamuleen Karim. Dafa am loumou andal. Dingeen ko giss leegi. » Ils venaient de s’entretenir avec sa sainteté le rarissime Karim Messie Wade. Ses félons hébétés découvrent maintenant que derrière l’écran de fumée entretenu à force de mensonges, le seul talent surnaturel de leur gourou qui leur était méconnu jusqu’ici, c’est qu’il sait disparaître mystérieusement en pleine déroute électorale.  
N’eut été l’affichage démesurée du luxe, l’étalage de l’argent facile pendant cette campagne électorale, on aurait cru un sourd-muet en pique-nique. C’est peut-être ce à quoi se résume le talent de l’ingénieur financier en Ray Ban : l’étalage de son côté bling-bling et de sa fortune personnelle. De sa fortune personnelle, il faut maintenant qu’il tire son infortune personnelle. Il aurait donné tout ce qu’il possède pour conquérir Dakar. Mais il y a des plaisirs qui ne s’achètent pas, ils se méritent. Comme l’a dit le président de la République lui-même, « il a perdu et il a fait perdre toute une coalition ». Mais Abdoulaye Wade a été le premier à nous vanter les mérites de son « golden boy » virevoltant. A l’opposé de son père, qui a échoué plusieurs fois, il dit n’avoir jamais connu d’échec dans sa vie. Les Sénégalais ont constaté avec quelle arrogance l’autre président, celui de « l’anocid » évoquait toutes ces questions, allant jusqu’à demander à ses adversaires de prendre leur retraite. 
A la place, il a eu la plus cinglante des défaites électorales. Les électeurs sénégalais lui ont demandé un peu plus de modestie. Mais surtout, un peu plus de tenue face à cette vulgarité affichée de part en part. Des carrières ont été défaites, des innocents emprisonnés, des institutions et  d’énormes ressources financières détournées pour aboutir à ce piètre résultat.  
Mais quelle que soit l’idée qu’on pouvait se faire de la personne, on se disait qu’avec autant de moyens mis à sa disposition, même un nigaud serait parvenu à quelque chose. Nous n’avions plus de ministres, plus de députés, plus de Constitution. Les électeurs ont dit, là aussi, qu’ils en ont assez de ce spectacle délirant. Le petit va-nu-pieds qu’il dépassait dans l’indifférence totale pour embarquer dans son Jet privé a été assez fort pour mettre un frein aux ambitions démesurées du fils d’Abdoulaye Wade. C’est bien fait parce qu’à partir de maintenant, aucun énergumène ne se croira pousser assez d’ailes pour vouloir prendre les Sénégalais pour des benêts.  
On ne pourra jamais savoir entre le prétentieux Abdoulaye Wade et l’arrogant Karim Wade, qui la coalition Sopi doit blâmer. Peut-être les deux. Dans cette déroute généralisée, on s’auto-accuse à l’infini. Le président de la République a révélé à Pape Diop, surpris par une telle ineptie, qu’il pouvait être à l’origine de la défaite de son fils. La veille, il accusait son Premier ministre de lui porter la poisse, et Abdoulaye Diop de lui avoir recommandé Abjibou Soumaré. Un jour avant, c’était Viviane Wade la coupable. C’est Viviane qui a trouvé la fameuse formule « on le bronze au soleil, on lui apprend le wolof et il sera président ». 
 
Il faut être d’une grande naïveté pour croire les Sénégalais capables d’une telle folie. Mais c’était sans compter avec les bulletins de renseignement tronqués qui donnaient à la seule « Génération du concret » 70 à 82% de l’électorat. C’est ce qui fondait l’arrogance du Sopi. Abdoulaye Wade était si persuadé du résultat et des talents de son fils qu’il a jugé inutile de frauder. Les rares irrégularités ont été le fait de préfets et de sous-préfets zélés. « L’idéologue » Hassan Bâ s’est montré encore plus convaincant. Avec une précision mathématique, il a démontré à Abdoulaye Wade, séduit, qu’il était capable de « contrer » Macky Sall à Fatick et de « défaire » Idrissa Seck à Thiès. Il lui manquait des moyens, qui lui ont été donnés en abondance. Il n’a même pas été capable de gagner dans son village, alors qu’il était présenté comme la « grande force » de la « gécé » qui rivalisait en puissance avec Abdoulaye Baldé. Il a présenté ses plates excuses à l’avance parce qu’il sait Abdoulaye Wade assez ferme pour lui demander des comptes, et prépare déjà son ralliement à Idrissa Seck, « la force politique incontournable ». Pour demander des « analyses » à ce littérateur en camisole, il faut être d’une intelligence très moyenne. Boynadji n’oubliera pas de sitôt l’histoire du comique pétomane venu voter au village en Jet privé. La grande force de Hassan Bâ, c’est justement qu’il n’offre sa familiarité qu’aux gens opulents. Il était de la cour de madame Diouf, avant de découvrir la bonté des Wade une fois qu’ils sont arrivés au pouvoir. Il était, avec l’écrivain de compagnie Cheikh Diallo, l’intelligence supérieure de la « gécé », à côté des intelligences moyennes. Baba Wone, qui s’était déjà fait punir pour ses envolées lyriques, s’était transformé en imam, le moyen le plus rapide d’arriver au « sommet ». Au lieu de faire face au pays réel, ils étaient en face-à-face permanent avec le dictionnaire des citations pour sortir la formule qui tuerait Karim Wade raide. Ils ont sorti « la génération du concret, en route vers le sommet, la victoire appartient à celui qui se lève tôt » ou plutôt « mon idéologie, c’est le travail ». Leur mentor gobe cette nourriture sémantique sans grand discernement. La dernière qui l’a perdu est la fameuse phrase de Charles de Gaulle en Algérie, apprise par cœur par l’ex futur maire de Dakar : « Je vous ai écouté, je vous ai entendu. » Il l’alternait avec son « salaamaalekum, amin, merci ». Quelle intelligence !  
La « gécé » croyait qu’un peu de bronzage et un peu de wolof suffisaient pour séduire l’électorat. C’est à se demander entre Karim Wade et ses adversaires, qui passait son temps à parler et qui passait son temps à agir. Au-delà des punitions infligées à Cheikh Tidiane Sy et compagnie pour leur arrogance, c’est Abdoulaye Wade et son fils qui ont été sanctionnés par les électeurs, il ne faut pas s’y méprendre. Puisqu’ils ont manipulé les institutions à cette seule fin, ils doivent s’atteler à supprimer le Sénat et à dissoudre l’Assemblée nationale. Le président de la République doit savoir qu’il est lui-même minoritaire dans ce pays, et qu’au lieu d’essayer de corrompre des conseillers pour détourner le vote des Sénégalais, il devrait s’atteler à préparer son départ pour connaître une fin honorable. Nous ne le détestons pas, nous détestons sa manière de faire. Mais s’il essaie faire chanter les élus comme il a tenté avec Demba Dia, il causera de lui-même un mouvement de désobéissance civile qui l’emportera. 
Les électeurs lui ont montré qu’ils ne l’ont pas élu pour qu’il s’occupe des problèmes des autres, mais de leurs problèmes. Ce que le chef de l’Etat ne semble pas comprendre, puisqu’il se prépare à embarquer de nouveau pour Montpellier, pour y recevoir ces prix bidons qu’il aime collectionner. N’importe quel président de la République responsable serait resté au pays pour faire face à la situation. Quelles que soient les raisons de leur départ précipité pour Paris, même médicales, ils doivent un merci à ceux qui ont voté pour eux et une attention à ceux qui leur ont dit non. Un internement pour dépression nerveuse à la clinique Turin dans le huitième arrondissement de Paris n’est pas une excuse. Quand on ne peut pas supporter une défaite, on doit se garder d’être candidat.
Les Sénégalais ont pourtant montré, tout au long de cette campagne électorale, qu’ils ne se laisseront pas mépriser pour longtemps. Où ils ont fait atterrir leurs Jets privés, les électeurs ont fait décoller leurs Jets de pierre pour exprimer leur ras-le-bol. Ils doivent en faire bon usage. 
SJD